Tous les articles
Focus

« 23 minutes pour se reconcentrer » : d'où vient ce chiffre

19 août 2026 · 9 min de lecture

Tu l'as lu partout : une interruption coûte 23 minutes et 15 secondes de concentration. Le chiffre est cité par des dizaines de milliers d'articles, de conférences et d'applications de productivité. Il ne provient d'aucune étude publiée — et le travail scientifique qu'on lui associe dit autre chose.

Ce que le chiffre est réellement

Les 23 minutes 15 secondes viennent d'un entretien de 2006 accordé par la chercheuse Gloria Mark au Gallup Business Journal, pas d'un article scientifique. Et il ne mesure pas le temps de récupération de la concentration : il mesure le délai avant de revenir à une tâche interrompue.

Source : Gallup Business Journal, « Too Many Interruptions at Work? », 2006.

Dans cet entretien, Gloria Mark indique que 81,9 % du travail interrompu est repris le jour même, en moyenne au bout de 23 minutes et 15 secondes. Elle précise aussi un point systématiquement coupé au montage : il y a environ deux tâches intermédiaires avant le retour à la tâche d'origine.

La différence est énorme. Le chiffre ne dit pas « tu es inefficace pendant 23 minutes ». Il dit « tu pars faire deux autres choses, et tu reviens 23 minutes plus tard ». Pendant ce temps, tu travailles — sur autre chose.

Pourquoi personne ne trouve la source

Parce qu'elle n'existe pas sous forme d'article. Des lecteurs ont cherché le chiffre dans les publications de Mark : il n'y figure pas. On le trouve dans des entretiens et des reprises presse, chacune citant la précédente, jusqu'à ce que l'ensemble ait l'apparence d'un consensus scientifique.

Analyse détaillée de la chaîne de citations : oberien, « Interruptions cost 23 minutes 15 seconds, right? », 2023.

C'est un cas d'école de citation circulaire. Un chiffre précis à la seconde inspire confiance — cette précision est justement ce qui aurait dû alerter. Une moyenne comportementale robuste ne se donne pas à la seconde près.

Ce que dit l'étude qu'on lui attribue

L'article le plus souvent cité en appui s'intitule The Cost of Interrupted Work: More Speed and Stress, publié en 2008 par Gloria Mark, Daniela Gudith et Ulrich Klocke. Son résultat principal est contre-intuitif : les participants interrompus ont terminé leur tâche plus vite que ceux qui ne l'étaient pas.

Source : Mark, Gudith & Klocke, CHI 2008 (PDF, UC Irvine).

Les durées relevées tournent autour de 20 minutes pour les conditions interrompues, contre près de 23 minutes sans interruption. Le titre le dit d'ailleurs sans détour : more speed. Ce que la vulgarisation a retenu — l'interruption ralentit — est l'inverse de la mesure.

Le coût réel n'est pas du temps

Les participants interrompus ont compensé en travaillant plus vite, mais au prix d'un stress, d'une frustration, d'une pression temporelle et d'un effort mesurés significativement plus élevés. Le coût de l'interruption est réel : il est psychologique, pas horaire.

Ça change complètement ce qu'il faut en faire. Si le problème était du temps perdu, la solution serait de mieux planifier. Comme le problème est une dépense d'énergie invisible, la vraie question devient : combien de fois par jour peux-tu payer ça avant d'être vidé sans savoir pourquoi ?

C'est aussi ce qui explique une expérience banale : des journées où tu as objectivement tout terminé, et où tu rentres épuisé, avec le sentiment de n'avoir rien fait.

Ce qui est solidement établi : le résidu attentionnel

Il existe un phénomène bien documenté derrière l'intuition populaire, mais ce n'est pas une durée fixe. Sophie Leroy l'a nommé résidu attentionnel : après un changement de tâche, une partie de l'attention reste accrochée à la précédente et n'est plus disponible pour la suivante.

Source : Leroy, « Why Is It So Hard to Do My Work? The Challenge of Attention Residue When Switching Between Work Tasks », Organizational Behavior and Human Decision Processes, 109(2), 2009, p. 168-181.

Le facteur décisif n'est pas la durée de l'interruption, c'est l'état dans lequel tu laisses la tâche. Dans les expériences de Leroy, les personnes qui quittaient une tâche inachevée réussissaient moins bien la tâche suivante que celles qui l'avaient terminée — ou qui avaient pu la clore mentalement.

Autrement dit : ce n'est pas l'interruption qui coûte, c'est l'inachevé qu'elle laisse ouvert. Ce qui rejoint exactement l'effet Zeigarnik et le mécanisme de la charge mentale — le même moteur, vu sous un autre angle.

Ferme la boucle en 5 secondes

Quand on t'interrompt, pose où tu en étais — au clavier ou à la voix. dump s'en charge, sans dossier à choisir ni tag à mettre.

Télécharger dansl'App Store

Gratuit · 7 jours d'essai · Sans carte bancaire

Ce qu'il faut faire, du coup

1. Fermer la boucle avant de partir, pas après

Puisque c'est l'inachevé qui coûte, le geste utile tient en une phrase notée au moment où on t'interrompt : où tu en étais, et quelle est l'action suivante. « Fonction d'export : reste à gérer le cas des fichiers vides. »

Trois secondes, et la tâche cesse d'être ouverte : elle devient un plan en attente. C'est la différence entre un processus qui tourne en fond et un dossier posé sur le bureau.

2. Arrêter de compter en minutes perdues

Le raisonnement « une notification = 23 minutes » conduit à des règles absurdes et culpabilisantes. Compte plutôt en nombre de changements de contexte par demi-journée. C'est cette fréquence qui prédit ton état de fin de journée, pas une addition de minutes fictives.

3. Traiter les auto-interruptions comme les autres

Une part importante des interruptions ne vient de personne : c'est toi qui vas voir tes mails, qui ouvres un onglet, qui te souviens d'un truc. Elles coûtent le même résidu.

Et elles ont une cause précise : une pensée qui remonte et qu'il faut traiter tout de suite sous peine de l'oublier. La noter en trois secondes règle le problème que l'auto-interruption cherchait à résoudre.

4. Se méfier des chiffres trop propres

« 23 minutes 15 secondes », « on utilise 10 % de notre cerveau », « il faut 21 jours pour créer une habitude » : les chiffres qui circulent le mieux sont rarement ceux qui résistent à la vérification.

Le réflexe utile n'est pas de tout rejeter, mais de demander quelle étude, quelle année, quelle mesure. Dans le cas présent, la question suffisait à faire tomber le chiffre.

Ce qu'on peut retenir honnêtement

Les interruptions ont un coût, il est documenté, et il est important. Mais ce coût se paie en stress, en effort et en attention résiduelle — pas en un compteur de 23 minutes qui se déclencherait à chaque notification.

Ce qui reste vrai et actionnable : une tâche quittée sans point de fermeture continue de consommer de l'attention. C'est le seul mécanisme sur lequel tu as prise, et c'est heureusement le plus facile à traiter.


À lire ensuite : Notes vocales : parler va 3 fois plus vite qu'écrire · Charge mentale : pourquoi la gérer ne suffit pas · Dopamine detox : le nom est faux, l'idée pas complètement.